Albert Camus ou L’Ordre libertaire

Résumer 600 pages en quelques lignes est peine perdue. Nous nous bornerons aux approches novatrices de l’auteur qui a présenté son ouvrage dans une des émissions de On n’est pas couché de Laurent Ruquier[1].

Notons au préalable que, tout au long de son essai, Michel Onfray met l’accent sur la malveillance à l’égard de Camus et le double jeu, pour ne pas dire l’hypocrisie, du couple Sartre – de Beauvoir. Communistes, ils ont longtemps couvert toutes les atrocités commises en URSS. L’ambassade d’Italie avait payé le voyage que le couple a effectué dans l’ Italie fasciste d’avant la seconde guerre. Quant à Simone de Beauvoir, elle a travaillé pour radio Vichy. Onfray les qualifie de “résistants tardifs”.

Le cheminement personnel de Camus

“L’homme que je serais si je n’avais pas été l’enfant que je fus”.

Albert Camus est issu d’une famille de petits Pieds Noirs. Il ne faut certainement pas croire que tous les Européens étaient propriétaires terriens. Son père Lucien était ouvrier agricole, sa mère femme de ménage. “Je n’ai appris la misère dans les livres, mais dans la vie”, dira-t-il plus tard.

Mobilisé, Lucien Camus est mort au cours de la première guerre. Né en 1913, Albert n’a donc pas vraiment connu son père. Sans doute, sa mère et sa grand-mère, ont-elles régulièrement parlé de lui. De son père, Albert a retenu deux leçons: le mépris de la guerre et de la violence et le dégoût de la peine capitale. Tout comme son père, Albert Camus considère la peine de mort comme une forme de vengeance. La guillotine est un instrument de torture et “d’un point de vue éthique, mieux vaut un coupable en liberté qu’un innocent décapité”.

Deux maîtres vont exercer une grande influence sur sa formation:

  • L’instituteur Louis Germain, lui-même ancien combattant, montre une préférence pour les garçons orphelins de père. C’est cet instituteur qui lui a donné le goût des livres et qui est intervenu auprès de sa famille pour qu’il puisse poursuivre ses études.
  • Jean Grenier, son prof de philosophie qui a introduit Camus à la philosophie orientale (Pyrrhon)

Le cheminement philosophique de Camus

Camus est influencé successivement par:

  • La philosophie de Nietzsche. Pour Camus, une doctrine philosophique doit être pratique. En l’occurrence, être adepte de Nietzsche, ne signifie aucunement penser comme Nietzsche, mais penser à partir de la philosophie de Nietzsche.
  • La Grèce antique: Plotin et le néo-platonisme. Dans le cadre d’une philosophie pratique, Camus rêve d’une cité construite sur le modèle de la République de Platon. Dans la vie il ne suffit pas seulement de voir le Beau et le Bien, mais il faut devenir le Beau, pratiquer le Beau et le Bien et annoncer ensuite la voie aux autres.

Camus aime la Grèce dont les qualités sont la mesure, l’équilibre, l’absence d’excès, le culte de la beauté. Il la préfère de loin à Rome (guerres, conquêtes, droit romain, force, autorité)

  •  Epicure et l’hédonisme dont on voit l’influence dans ses premières œuvres
    • Noces à Tipasa: Camus dit oui à la vie, au soleil, à la plage et la mer, à la chaleur, à la jouissance;
    • et Le vent à Djémila: il n’y a rien après la mort, mais avant il y a la vie. Le péché chrétien n’existe pas. S’il y a un péché, c’est de ne pas se contenter de cette vie, à en espérer une autre et, au nom de cette espérance, à passer à côté de la seule vie qui soit. C’est une faute impardonnable[2].
  • Le communisme. C’est sur le conseil de Jean Grenier qu’Il adhère au parti communiste en 1935. Mais très vite, il remarque que ce n’est pas le modèle soviétique et le marxisme qui réaliseront l’idéal socialiste. Camus est plutôt du côté des socialistes utopiques du XIXe siècle, de Proudhon, des hommes de la Commune, de Gramski. Son programme, c’est de “révolutionner la révolution” et ceci toujours dans le cadre d’une philosophie pratique. La véritable révolution se fera par l’action pédagogique, l’éducation des masses populaires, la culture et non, comme en URSS, par la violence, les incarcérations, les camps, les exécutions sommaires, les procès truqués. Son idéal est donc le communisme à visage humain.
  • Le scepticisme à la Pyrrhon d’Elis. Pyrrhon n’a laissé aucun écrit. Si nous connaissons ce penseur, c’est grâce à son disciple Timon. Pyrrhon avait comme maître Anaxarque d’Abdère avec qui il a suivi les troupes d’Alexandre le Grand lors de son expédition en Inde. C’est là que Pyrrhon est entré en contact avec la philosophie orientale. La philosophie de Pyrrhon se caractérise par l’indifférence, l’incertitude, l’impossibilité de juger, de choisir, de distinguer le bien et le mal, le vrai et le faux. Ce qui est spécifique pour les adeptes de Pyrrhon, c’est le détachement, l’indifférence, l’apathie.
    Le scepticisme se trompe dans la mesure où refuser de choisir est déjà faire un choix.

Camus et Sartre

  • Milieux familiaux différents:
    • Camus: milieu populaire, Camus doit conquérir son patrimoine intellectuel (les livres de son instituteur, la bibliothèque de son oncle boucher).
    • Sartre sort d’un milieu intellectuel et dispose d’une bibliothèque familiale bien remplie.
  • Idéologie socialiste différente:
    • Camus: le communisme n’a pas amélioré la condition de l’homme. Il opte pour le socialisme libertaire, héritier du socialisme utopique du XIXe siècle: maximum de liberté individuelle, socialisme qui permet à l’individu de se développer, socialisme rendu possible par la justice et la liberté (voir ci-dessus). Après 1945, Camus se rend compte que, vu la guerre froide, il est impossible de réaliser cette forme de socialisme. Il condamne aussi bien le marxisme pur que le capitalisme. Mais pour éviter une troisième guerre mondiale, il soutient par pragmatisme la social-démocratie. But final: les “états-unis du monde“, parlement international qui seul est capable de mettre fin à tous les conflits existant dans le monde.
    • Sartre: marxisme pur, soutien sans réserve à l’URSS. Camus observe que sans liberté, la justice est impossible.

L’Etranger

Œuvre imprégnée d’hédonisme et d’épicurisme. On y retrouve l’influence de la philosophie de Pyrrhon (voir plus haut): Meursault n’est pas insensible, mais tout simplement indifférent. Rien ne le bouleverse, ni la mort de sa mère, ni le juge, ni l’aumônier. Il ne change rien à ses habitudes.

NB Le meurtre sur la plage: le fait divers dont Camus s’est inspiré.

 

 

Les événements d’Algérie

La relation de Camus avec son pays natal est ontologique: il aime les parfums, les paysages, le climat (côté dionysiaque).

Par ses peuplements successifs (Romains, Arabes, …) et la composition cosmopolite de sa population (Arabes, Kabyles, Français, Espagnols, … catholiques, musulmans, juifs..), l’Algérie méditerranéenne est chargée d’une mission civilisatrice: réchauffer la vieille Europe où Camus se sent malheureux. A Paris, la guerre et le climat le rendent dépressif.

Camus s’oppose au colonialisme français. En 1939, il avait déjà publié dans Alger républicain une série d’articles sur la misère en Kabylie. La tâche de la France est de faire régner la justice. Il réclame donc la justice pour la population indigène.

Pendant les “événements” d’Algérie, Il s’oppose à la violence, d’où qu’elle vienne. Les deux communautés portent une responsabilité. Camus condamne aussi bien la torture systématique de l’armée française que le terrorisme aveugle du FLN.

Les Pieds Noirs, qui vivent en Algérie depuis 1830, ont autant le droit d’y rester que la population arabe et kabyle. Michel Onfray (p. 452) développe la pensée de Camus de la façon suivante:

” Certes la colonisation a été brutale, violente, guerrière, militaire, sanglante – et indéfendable. Mais elle a eu lieu en 1830. Quid de ceux qui descendent de ceux-là après trois ou quatre générations? Sont-ils français, alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds en métropole? Ou Algériens, alors que d’autres, exhibant une présence plus ancienne, leur chicanent le droit de se dire d’ici?”

La solution pour Camus, est la création d’une fédération France-Algérie. Il refuse la création d’un Etat théocratique dominé par la population musulmane.

A Stockholm où il se rend pour recevoir le prix Nobel de littérature en 1957, Camus lance la fameuse phrase:

“Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice”.

Cette phase a été interprétée à tort – entre autres par Hubert Beuve-Méry et Le Monde – comme une prise de position en faveur de l’Algérie française. C’est faux, dit Michel Onfray qui en donne l’interprétation suivante: s’il faut choisir entre la justice des terroristes et ma mère qui pourrait mourir de cette prétendue justice, je choisis ma mère et les miens.

Par ailleurs, Camus – qui comme on l’a vu, a la peine de mort en horreur – est intervenu discrètement et à maintes reprises pour pas mal de condamnés à mort du FLN.

Signalons encore que l’ouvrage de Michel Onfray est pourvu d’une bibliographie, d’un ample index des noms propres et d’un index thématique qui facilitent la consultation.

 Albert Camus ou L’Ordre libertaire de Michel Onfray. Flammarion, 2012

Dans l’émission de Laurent Ruquier, Nathalie Polony et Audrey Pulvar reprochaient à l’auteur un parti-pris pour Albert Camus contre Jean-Paul Sartre.

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[1] le 12 mars 2012.

[2] Voir aussi la fin de L’Etranger.

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