A propos de l’Etranger de Camus

Sans doute, les amateurs de Camus se souviennent-ils de la fameuse scène de l’Etranger[1] où Meursault sort son revolver et descend un Arabe. Camus la situe sur une plage de la banlieue algéroise. Eh bien, Camus ne l’a pas entièrement inventée, elle s’est réellement passée avant la guerre de 1940, non pas à Alger mais à Bouisseville, station balnéaire de la côte oranaise. Camus n’en a pas été témoin, ce sont ses amis oranais qui la lui ont racontée[2]: Edouard, dit Loulou, et Raoul Bensoussan. Ils en ont refait le récit à Olivier Todd en 1992:

 

Il faut des bicyclettes ou des voitures pour se rendre sur les plages, éloignées de la ville. Associé à son beau-frère dans une affaire de grains, Pierre Galindo conduit une 10 CV bleu et noir décapotable à “moteur flottant” avec des silencieux de fixation. À l’arrière, un cygne dessiné symbolise le silence et la souplesse. Un dimanche matin, entre onze heures et midi, la «bande à Galindo», une dizaine de personnes en comptant femmes et, fiancées, se trouve sur la plage de Bouisseville. Les hommes jouent au foot avec un ballon Michelin gonflable. Puis ils se baignent. Ils rejouent au foot. Excité, Raoul Bensoussan, qui ne participe pas au jeu, revient vers le groupe, demande à son frère de le suivre. Loulou se précipite. Raoul a eu un accrochage avec deux Arabes sur la plage.. Inadmissible pour un Oranais, ce sufoco, un affront! Il faut réparer sur-le-champ, Les Oranais ont le sang chaud et les deux frères l’habitude de la castagne. On va se battre. Raoul a dit en arabe à l’indigène: qu’est-ce qui te prend, tu es cinglé? Situation anormale sur cette plage populaire un dimanche matin. Des Arabes ne se baigneraient pas avec des Européens. Arabes et Européens, même libéraux comme les membres de cette bande, appartiennent à des mondes séparés. Pourtant les hommes et certaines filles de la bande ont défilé en chantant L’Internationale à l’époque du Front populaire. Edgar n’est pas communiste mais il a assisté aux réunions des Amis de I’URSS.

Arabe ou Européen, quiconque manque à une femme (“me cherche”), on lui rentre dedans. Raoul dit à Loulou qu’il va casser la gueule à un Arabe. Le mien, c’est celui-là, à gauche, tu t’occupes de l’autre. Il sait se battre, Raoul. Il laisse le petit à son frère. Edgar se dirige lentement vers l’homme désigné par son frère, frappe au-dessus de l’oreille, met l’Arabe KO. Ils sont au bord de la mer, le blessé dans l’eau. Raoul se bagarre avec l’autre, lui envoie un coup de tête, prend le dessus, se jette sur l’Arabe au sol, commence à l’étrangler. Tout d’un coup, Pierre Galindo crie de loin: Attention, il a un couteau! Trop tard. Raoul prend deux coups, sur la commissure des lèvres à droite et au bras. Un bond en arrière – Raoul saigne. Des familles pique-niquent aux alentours. La panique fuse. L’Arabe au cou­teau aide son copain chancelant à se relever. Un cousin des Bensoussan, Henri Kouby, empoigne un parasol fermé, le fait tournoyer au-dessus de sa tête. Les deux Arabes s’éloignent. La bande entoure Raoul. On sort des pansements et de l’alcool. Le docteur Georges Gugenheim fait des points de suture aux lèvres et au bras de Raoul qui, vexé et furieux, veut retrouver ses deux Arabes.

L’après-midi, la bande se rassemble dans une «villa », un cabanon en dur au bord de la mer, et déjeune. Pour Raoul, échauffé et rancunier, l’affaire n’est pas terminée. Il n’a pas cassé la gueule à son Arabe. Il va le massacrer. Je le flingue comme une merde, faut que j’le flingue. À la fin du déjeuner, Raoul et Pierre Galindo s’en vont à la recherche des deux Arabes. D’habitude, ces copains n’ont pas d’arme sur eux. Mais dans le cabanon, il y a un petit 6,35, un automatique à chargeur. Quelquefois, la nuit, les femmes sont seules ici. Raoul a embarqué le 6,35. Pierre le lui reprend. Trop énervé, Raoul. S’ils retrouvent les Arabes, Raoul se battra, à un contre un. Pas ques­tion de s’y mettre à deux. Mais si ça tournait mal, si un Arabe ressortait un couteau, ou s’ils étaient plus nombreux, Pierre les menacerait du revolver. Coupant la plage, des rochers avancent vers l’eau. Il fait très chaud. Derrière un rocher: les deux Arabes. L’un joue de la raïta, une flûte sommaire. Si t’es un homme, viens là. Les Arabes se lèvent, filent. Pas de coup de revolver. Retour au cabanon et remue-ménage sur la plage.

Raoul a été blessé, des gendarmes viennent aux nouvelles, dressent un procès-verbal et, vers 4 ou 5 heures, ils arrêtent deux Arabes. Le plus costaud aurait un casier judiciaire: deux paires de menottes, une aux mains derrière le dos, l’autre aux jambes. Raoul ne porte pas plainte. Les Arabes seront poursui­vis pour troubles sur la voie publique mais pas pour coups et blessures. Ce n’est qu’une bagarre, on n’est pas un voyou quand on se bat, c’est le climat, le sang espagnol et corse, on pratique la lutte, la boxe, le catch, on vit dehors. Le père des Bensoussan préside la Concorde, club de gymnastique où se côtoient juifs, Espagnols et Arabes. Vraiment, une bagarre, rien de plus. Pierre, en somme, a évité le pire.

 

Autre détail intéressant révélé par Olivier Todd. En 1940, au moment de la guerre éclair nazie et de la débâcle des forces armées françaises, Camus travaillait comme journaliste à Paris-Soir. La rédaction du journal a quitté précipitamment Paris et s’est retirée à Clermont et de là à Bordeaux. Albert Camus conduisait une des voitures. Dans ses bagages, il y avait le manuscrit de l’Etranger. Tout au long du trajet, les voitures des journalistes étaient continuellement harcelées par l’aviation ennemie. Si la voiture de Camus avait été touchée, Camus aurait sans doute perdu la vie et L’Etranger n’aurait jamais paru.

 


[1] Première partie, chapitre VI.

[2] TODD (O.), Albert Camus, une vie. Gallimard, 1996.p. 230-233.

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