Eloge littéraire d’Anders Breivik de Richard Millet

Richard Millet est un très grand écrivain. Ces romans s’inscrivent dans le courant traditionnel: Lauve le pur, La gloire des Pythre, L’amour des trois sœurs Piale, Ma vie parmi les ombres sont ses oeuvres les plus connues. La syntaxe est compliquée par la longueur des phrases et le vocabulaire non plus n’est pas des plus simples. Un roman de Millet ne se lit pas en quelques heures, même pas en quelques jours. Mais ça vaut la peine!

En août dernier il a publié Langue fantôme, essai suivi du fameux Eloge littéraire d’Anders Breivik[1]. Dans l’essai, il constate l’appauvrissement (il utilise le terme paupérisation) de la littérature française suite à la dégradation de la langue. Les causes sont vite trouvées: la mondialisation, l’immigration et la commercialisation du produit littéraire. C’est ainsi qu’Umberto Eco a réécrit Le nom de la Rose pour mieux l’adapter au goût du jour et de son public.

Si le style des romans de Millet est compliqué, celui de son essai l’est davantage vu le vocabulaire où les termes techniques, sociologiques, linguistiques, … s’entremêlent. J’avoue que certaines pages dépassent mon entendement et sont plutôt matière pour spécialistes en sociologie ou en littérature.

C’est l’Eloge littéraire de Breivik qui a provoqué des réactions violentes dans la presse et les médias. Cet éloge ne compte en tout que 17 pages mais suffisant pour avoir provoqué un tollé dans le monde littéraire et pour taxer Millet de fascisme.

Dès les premières lignes, Millet dit sans ambages qu’il n’approuve pas les actes de Breivik qui, comme tout le monde sait, est responsable de la mort de 77 personnes. Il le répète un peu plus loin. N’est-ce pas en contradiction avec ce qu’il écrit à la fin:

“Dans cette décadence, Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s’aveugler pour mieux se renier, particulièrement la France et l’Angleterre; loin d’être un ange exterminateur, ni une bête de l’Apocalypse, il est tout à la fois bourreau et victime, symptôme et impossible remède” (p. 119).

Pour éviter un procès public où Breivik aurait pu exposer ses idées sur l’islamisation de l’Europe, la justice norvégienne a essayé de le faire déclarer irresponsable et de faire passer son acte “comme un accès de schizophrénie meurtrière” (p. 112). Or, dit Millet, Breivik est sain d’esprit et entièrement responsable.  La meilleure preuve, c’est qu’avant la tuerie, il a diffusé sur Internet un manifeste de 1500 pages où il condamne le multiculturalisme et l’islam.

Breivik s’est révolté contre la perte des racines chrétiennes de l’Europe, la dévalorisation de l’idée de nation et du patriotisme et contre la mondialisation qui fait que les décisions ne sont plus prises à Oslo mais à Hong Kong, Bombay, Rio, etc. Breivik, qui a agi seul, n’a pas tué des immigrés, mais des jeunes Norvégiens “travaillant à la dénaturation de la nation norvégienne” (p. 110) et “futurs collaborateurs du nihilisme multiculturel” (p. 117). Millet ne compatit-il donc pas avec les victimes et leurs familles ?

Millet qualifie Breivik d’”écrivain par défaut” (p. 115) et de héros de film. Il est frappé par la perfection formelle de l’acte de Breivik. Or, “la perfection, comme le Mal, [a] toujours peu ou prou à voir avec la littérature” (p. 103). Il fait aussi le rapprochement avec le personnage Feu follet de Louis Malle, d’après le roman de Drieu la Rochelle qui, contrairement à Breivik, a payé ses errements d’un suicide (p. 115-16). Mais vite, Milet se rétracte et atténue ce qu’il vient d’écrire:

“Non: dans la perfection de l’écriture au fusil d’assaut, il y a quelque chose qui le mène au-delà du justifiable – ce qui pourrait être, néanmoins, une des définitions, restreintes, de la littérature, en même temps que la négation de celle-ci” (p. 117)

Millet n’évite pas l’ambiguïté, voire l’équivoque, c’est le moins qu’on puisse dire. Même ambiguïté dans le titre. Eloge littéraire: éloge de Breivik par l’écrivain Millet ou éloge de Breivik, “écrivain par défaut” ou les deux? Dommage qu’il n’ait pas choisi un titre moins ambigu! Cela aurait pu lui éviter les ennuis qu’on sait!

Millet conclut:

“Celui qui tend à taxer de fasciste toute interrogation sur la pureté, l’identité, l’origine, et qui, à bout d’arguments finit par récuser ce que nous sommes: notre culture, par exemple, la Chanson de Roland[2], bientôt effacée de notre héritage car décrétée politiquement incorrecte et raciste, comme l’Edda des Nordiques, et avec elle ce qui permet encore de nommer et que le Nouvel Ordre[3] moral est en train d’éradiquer: la littérature”  (p.120).

Les réactions à cet Eloge ont été véhémentes en France, surtout parce que Millet faisait partie du comité de lecture des Editions Gallimard dont il a entre-temps démissionné.

La première à réagir a été l’écrivaine Annie Ernaux qui a lancé dans Le Monde une pétition signée par 118 écrivains :

“Il est encore temps d’agir afin que n’advienne jamais cette réalité, et pour commencer, d’appeler un chat un chat et l’Eloge littéraire d’Anders Breivik un pamphlet fasciste qui déshonore la littérature”.

Le 15 septembre, Pierre Assouline lui a répondu sur son blog:

« Qu’Annie Ernaux se soit exprimée à maintes reprises dans les médias pour dire sa colère et son indignation, c’est dans l’ordre des choses. Qu’elle revienne à la charge par une nouvelle tribune dans Le Monde, co-signée cette fois par 118  écrivains (et dont bon nombre s’enorgueillissent d’une œuvre pourtant insignifiante en regard de celle de Millet), voilà qui pose problème. On veut voir la bête à terre. On entend l’hallali avant d’assister à la curée. Cela ne rappelle pas les années 30 puisque c’est fait au nom des grands principes, des valeurs intangibles d’une institution et d’une certaine morale. Cela rappelle plutôt les années 1944-1945, celles du « Mort au confrère ! » ; car au-delà des co-signataires de cette tribune-appel-manifeste, s’engouffrent dans le sillage d’Annie Ernaux, la plus sincère d’entre tous, promue chef de meute par les circonstances, l’habituelle cohorte de médiocres du petit monde littéraire, sans oublier les ennemis chroniques de Gallimard qui ne laissent jamais passer une occasion de l’enfoncer (ah, qu’il est doux de pouvoir associer dans un titre, et donc d’imprimer dans l’inconscient des lecteurs, les mots « phalangiste » et Nrf »…) […]

L’affaire a éclipsé le texte pour se focaliser sur l’auteur ; de littéraire, elle s’est d’autant plus facilement déplacée sur le terrain idéologique que tout l’y incitait ; c’est ainsi que, très vite et très tôt, ses pourfendeurs ne l’évoquaient plus que comme « L’éloge d’Anders Breivik ». […]

Cette fois, c’est réussi, si l’on peut dire. C’est donc la première fois dans l’histoire séculaire de Gallimard que des écrivains coalisés obtiennent qu’un autre écrivain, par ailleurs éditeur dans la Maison, soit évincé du comité de lecture, après un article-manifeste le désignant comme « fasciste » puisque son texte est jugé tel. Ce qui crée un dangereux précédent. Jusqu’à présent, on croyait que quatre épithètes pouvaient tuer la réputation d’un intellectuel : plagiaire, pédophile, antisémite, négationniste. A la faveur de l’affaire Milllet, on découvre que l’accusation de fascisme, que l’on croyait de longue date obsolète, mais si pratique tant elle est vidée de son sens par son galvaudage même, suffit à ostraciser. A quand la résurrection du comité des intellectuels anti-fascistes ? Et quoi après : son exclusion de Gallimard ? Et ensuite : sa radiation à vie de l’édition française ? Et puis quoi encore ? Le plus curieux est que l’on s’aperçoive aujourd’hui seulement que les valeurs de Richard Millet sont en contradiction avec celles de la maison d’édition qui l’emploie depuis des années alors qu’il n’a cessé de creuser le même sillon. Au moins cette affaire aura-t-elle permis de révéler qu’une maison d’édition peut être attachée à certaines valeurs, même si l’on ignore lesquelles au juste : quel écrivain s’est jamais interrogé sur ses « valeurs » au moment d’envoyer son manuscrit à une maison ?

On ne se souviendra pas que, dans la France de 2012, un écrivain s’était lancé dans un improbable éloge littéraire d’un tueur raciste afin d’enrichir sa propre réflexion esthétique sur la nature du Mal et en tirer des conclusions politiques encore plus hasardeuses – car le texte qu’il lui consacre n’est en rien mémorable. En revanche, on se souviendra que dans la France de 2012, des écrivains ont exigé et obtenu sa tête. Amère victoire. Pas de quoi être fier.

433 lecteurs  du Monde ont réagi à ce blog. Les avis sont partagés. Mais la plupart donnent raison à Assouline. Il me semble que son texte fait preuve de sagesse et de clairvoyance!

Quelques jours après, s’est déclenchée l’affaire de Charlo hebdo et des dessins interdits du prophète.

 


[1] Editions Pierre-Guillaume de Roux.

[2] Combat de Roland contre les Sarrazins, donc de l’Europe chrétienne contre l’islam.

[3] Terme détourné de son sens premier: le fascisme. Ici: l’Ordre imposé par l’immigration et l’islam surtout.

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